Analyse Malade de cinq ans de sarkozysme, la France se jette dans les bras du FN.

Par ANTOINE GUIRAL dans Libération

Des années à conquérir le pouvoir, cinq années à l’exercer et, à l’arrivée, une grande lassitude des Français. C’est un pays malade du sarkozysme et de ses effets secondaires qui a convergé hier en masse vers les urnes (80% de participation). Le vote Le Pen à une hauteur jamais atteinte en est le symptôme le plus éclatant. Une tache sur la République et ses valeurs. Ce résultat traduit un vote de crise : crise économique, sans aucun doute, crise morale surtout.

Caduc. Certes, la leader frontiste ne se qualifie pas pour le second tour comme son père en 2002, mais elle va exercer une pression considérable sur l’UMP dans la perspective du 6 mai puis des législatives de juin. «Nous sommes la nouvelle droite», a lancé hier soir Me Gilbert Collard, proche de Marine Le Pen. Avec quelque 20% des suffrages, le Front national peut remercier le chef de l’Etat : celui-ci a rendu tous les électeurs qu’il avait ralliés à lui en 2007 et déçus depuis. Mais pas seulement. Sa campagne à droite toute, cornaquée par son conseiller d’extrême droite Patrick Buisson, a produit l’effet inverse de celui escompté. La stratégie arrêtée par Nicolas Sarkozy était de conserver au niveau le plus élevé possible les électeurs tentés par le FN puis d’opérer ensuite un «recentrage» au second tour. Tout cela est désormais caduc. François Bayrou, au-dessous de 10%, a de nouveau échoué. Mais son diagnostic sur «l’explosion du pays qui menace» doit être entendu.

Avec un FN aussi fort, Nicolas Sarkozy (26,1%) n’a guère d’autre choix que de le courtiser. Cela suffira-t-il ? Dès hier soir, les responsables de l’UMP ont joué sur la peur de «l’union des gauches» à laquelle ils veulent opposer «l’union nationale». Ni gauche ni droite, en quelque sorte… C’est exactement ce que Marine Le Pen a lancé à ses partisans, en proposant «un vaste rassemblement des patriotes de gauche comme de droite»… François Fillon a martelé que «rien n’est joué». Alain Juppé a expliqué «l’importance du vote protestataire par la crise» et affirmé que «s’ouvre une nouvelle campagne». Tous les arguments de la droite sont sur la table. Elle estime que Nicolas Sarkozy a «résisté» en dépit de la faiblesse de son score.

«Sursaut». Pour la première fois sous la Ve République, un président sortant ne vire pas en tête au premier tour. Il est isolé sur sa droite extrême comme au centre. Ses réserves de voix sont très faibles. A l’inverse, le total du bloc de gauche se situe autour de 44%. Comme en 1981. François Hollande et ses 28,8% peuvent compter sur le soutien «sans négociation» de Jean-Luc Mélenchon (11,7%) et d’Eva Joly (2,3%). La percée du Front gauche, à une moindre hauteur que prévue, imposera une exigence à gauche. Dans son discours depuis la Corrèze, le socialiste a livré un diagnostic sombre de l’état du pays, «abaissé, amoindri depuis cinq ans», et a appelé à «un sursaut dans la République». D’où son appel à «clore une page et en ouvrir une autre» après avoir accusé le chef de l’Etat d’avoir «fait jeu de l’extrême droite».

Dans cette campagne finalement pas si désenchantée, on en revient toujours à l’espoir contre la peur.