Bruno Poussard | Journaliste  sur Rue89


L’Irlande est le seul pays d’Europe à se prononcer par référendum sur le pacte budgétaire. Dans ce pays endetté, la peur pourrait pousser les Irlandais à voter oui.

Affiche pour le non à Dublin (Bruno Poussard)

(De Dublin) Au moment où la France change de Président, où la Grèce est contrainte de retourner aux urnes, et où le premier G8 auquel participe François Hollande prône la croissance, c’est au tour des Irlandais de tenir une part de l’avenir de l’Europe entre leurs mains.

Le 31 mai, ils seront les seuls citoyens d’Europe à donner leur avis sur le pacte fiscal via un référendum. Un scrutin à l’issue encore incertaine malgré l’avance du oui dans les sondages, dans un pays qui avait déjà dit non au traité de Lisbonne en 2008.

Ce traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance, mis au point par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, doit être ratifié par 12 des 17 pays de la zone euro pour entrer en vigueur. Seuls trois pays l’ont fait jusqu’à présent (la Grèce, le Portugal et la Slovénie).

Un éventuel non au pays du trèfle ne remettrait pas en cause son avenir. Mais il affaiblirait assurément ce pacte, et apporterait un soutien de poids au nouveau Président français qui souhaite le « renégocier » afin de favoriser la croissance.

La « résignation » après la « colère »

A Dublin, l’élection de François Hollande a eu un important écho. Ce que les médias celtes, l’Irish Times en tête, ont retenu, c’est d’abord la « défaite de l’austérité » prônée par Nicolas Sarkozy.

Présent à Paris le 6 mai, Eamon Gilmore, vice-premier ministre irlandais issu du Labour, le parti travailliste, s’est réjoui du résultat. Après avoir discuté avec Hollande, il a déclaré :

« Nous ne pouvons pas avoir la stabilité sans la croissance. »

Et le premier ministre de centre droit de ce gouvernement de coalition, Enda Kenny, d’ajouter :

« Le nouveau Président est sensible à nos préoccupations. »

Avec la Grèce, l’Irlande est le pays le plus endetté d’Europe. Face aux difficultés de son secteur bancaire, Dublin a reçu un plan d’aide de 85 milliards d’euros de la part de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI) à la fin de l’année 2010.

Et a été contraint d’adopter de nouveaux plans de rigueur budgétaire, avec réductions d’emplois et de salaires à la clé. Une taxe d’habitation, qu’une bonne partie des contribuables du pays ont décidé de boycotter, a notamment vu le jour.

Andrew Donovan, étudiant dublinois de 20 ans, remarque pourtant une évolution dans l’état d’esprit :

« Les gens étaient bien plus en colère. Aujourd’hui, ils semblent résignés, il y a de l’amertume. »

Face à la récession de retour à la fin de l’année 2011, et un taux de chômage proche des 15%, le départ est une solution toujours envisagée par les Irlandais, qui ont une longue histoire d’émigration derrière eux.

Andrew Donovan explique :

« J’ai choisi d’étudier le français pour avoir une option d’aller ailleurs. Ne trouvant pas de travail, mon frère a dû partir. »

Un traité qui « n’apportera pas de travail »

Il va plus loin dans l’accusation :

« Le pays a fait échouer les jeunes générations en ne leur donnant pas d’autres options. »

Entre 2009 et 2011, 86 000 Irlandais auraient quitté l’île selon l’Irish Times en mars dernier. « Par choix, et non pas parce qu’ils se sont sentis forcés », ajoute néanmoins le journaliste Dan O’Brien, qui tente de relativiser en rappelant l’importance historique de l’émigration irlandaise.

Fin 2011, le taux de chômage s’élevait à 16,5% chez les moins de 25 ans. Gary Quigley, 25 ans, remarque :

« Le diplôme ne suffit plus, il faut de l’expérience. »

Ces deux là voteront définitivement non au référendum. Pour Andrew :

« Il n’y a aucune raison positive de dire oui, ce n’est que de la peur. Chaque fois qu’il y a un référendum, le camp du oui parle toujours d’une Irlande qui travaille, mais ce traité ne fait rien pour nous apporter du boulot. »

Gary, salarié d’une banque dans la capitale enchaîne :

« Je ne contredis pas tout le traité, mais il va empêcher les Etats d’investir. Nous avons besoin de la création d’un environnement pour développer un esprit d’entrepreneur. »

Le soutien envers l’Union européenne a perdu de sa superbe. Un sociologue, enseignant dans une université de Dublin analyse :

« Historiquement très fort, il a chuté ces dernières années. Un tiers des votants semblent sceptiques envers l’institution européenne. »

A l’heure actuelle, l’issue du référendum reste incertaine malgré l’avance du oui dans les sondages. Vendredi, le dernier sondage – de RedC Pol l– donnait le oui vainqueur à 50% contre 31% pour le non qui se stabilise après une augmentation au début du mois. Mais un électeur sur cinq serait encore indécis à dix jours du scrutin.

Affiches dans les rues de Dublin (Bruno Poussard)

Peur de perdre des investisseurs étrangers

Tous les citoyens du pays ont reçu un petit guide leur expliquant le traité. Des affiches ont fleuri sur une grande partie des poteaux électriques de Dublin. Les médias y dédient parfois une rubrique, organisant les premiers débats. Ceux-ci opposent les partis d’extrême gauche, et les autres.

Même s’ils soutiennent François Hollande dans son plan de croissance, pas question pour les deux partis au pouvoir, le Fine Gael (centre-droit), et le Labour (travailliste) d’appeler à voter contre ce traité.

La semaine dernière, Eamon Gilmore affirmait dans les médias irlandais qu’en cas de défaite, les conséquences seraient énormes :

« Cela risquerait déjà de discréditer la confiance des investisseurs dans notre pays. Et couperait évidemment l’accès aux fonds de secours si nous devions en avoir besoin. »

Le premier ministre Enda Kenny parlait lui d’un scrutin plus important que des législatives.

Effrayer la population : c’est ainsi que Paul Murphy, député européen du Socialist Party, dans le même groupe que le Front de Gauche au parlement européen, qualifie la stratégie des principaux partis dans cette campagne.

« Ils affirment que la question est la suivante : voulons-nous rester dans l’UE ou la zone euro ? Ils veulent donner l’impression que dire non signifie que tout va s’effondrer. »

Pour Emer Costello, députée européenne du Labour, les citoyens n’ont pourtant pas le choix.

« Cela fait partie des mesures nécessaires pour ramener la stabilité. Tous les pays d’Europe ont besoin de se plier aux règles. »

C’est justement ce qui inquiète Paul Murphy, dont le visage est affiché sur les pancartes dans toutes les rues de la capitale :

« Si le traité et sa règle d’or passent, c’est un désastre. Il y aurait un risque d’une énorme récession puisque cela signifierait 5,7 milliards de coupes budgétaires supplémentaires, donc dans les services publics vitaux. »

Comme le Sinn Féin (parti républicain d’extrême gauche), l’Alliance de gauche unie propose à l’Etat d’investir massivement dans les écoles, les hôpitaux, ou l’énergie afin de diminuer le chômage et ramener la croissance.

Des divisions au sein du Fianna Fáil ?

Sur l’île, ils sont de plus en plus à s’inquiéter de ce « traité d’austérité », comme le nomment ceux qui font campagne à son encontre.

Le Fianna Fáil, principal parti d’opposition (centriste), pourtant fervent supporter du pacte fiscal aux côtés du Fine Gael et du Labour, s’est d’ailleurs retrouvé bien embarrassé au début du mois de mai. Eamon O’Cuiv, sénateur et petit-fils du fondateur du parti, a parlé d’une « mauvaise affaire » à propos du traité, en encourageant à voter non.

Les points de vue vont donc jusqu’à dépasser les frontières politiques. Pour les Irlandais, l’enjeu de ce vote est majeur pour leur avenir.

Mais celui de l’UE en dépend aussi. Paul Murphy conclut :

« Avec le non, nous voulons créer un mouvement contre l’austérité dans toute l’Europe. »