| Par Stéphane Alliès sur Médiapart

Des vertus de la manœuvre politique. Habilement, sans l’air d’y toucher, le PS a gagné au soir de ce premier tour des élections législatives le droit d’espérer une majorité rose à l’Assemblée nationale. Grâce à un accord savamment bafoué avec les écologistes, et à une marginalisation non moins savamment organisée du Front de gauche, François Hollande, Jean-Marc Ayrault et Martine Aubry sont en passe de parachever la réussite d’un socialisme définitivement converti à la puissance institutionnelle de la Ve République.

Comme la victoire de François Hollande a été une revanche du jospinisme enfin triomphant, ces législatives se présentent comme l’aboutissement de la stratégie d’inversion du calendrier électoral initié par Lionel Jospin en 2002, dans le mépris des valeurs parlementaristes, pourtant fondamentales à gauche. Tout seul, sans le peuple (les 40 % d’abstention n’émeuvent plus personne au PS) et sans alliés, ou alors à leur juste place de faire-valoir et sans pouvoir de contrainte, sans critique aucune de la percée du Front national, qui affaiblit toute confrontation à sa droite comme à sa gauche, la vie politique est tellement plus simple !

S'autoriser d'un accord électoral avec le PS n’est même pas une garantie. Les écologistes risquent ainsi de ne pas avoir le groupe parlementaire promis, par la grâce de dissidences socialistes que Solférino n’aura pas réussi à contraindre. On peut déjà prendre les paris que les futurs députés contestataires et finalement élus n’auront guère de mal à devenir apparentés dans le groupe socialiste. Le cas le plus exemplaire restera celui de l'écologiste Philippe Meirieu à Lyon, battu par un candidat radical de gauche soutenu par Gérard Collomb, dans un climat de violence politique qui interroge encore sur le sens de l’unité de la gauche (lire ici notre reportage).

Au bout du compte, les écolos ne semblent pas bégueules, se félicitant que « 50 % des dissidences socialistes seulement aient porté leurs fruits », ainsi que nous l’ont confié plusieurs cadres EELV dimanche soir. A tout prendre, ils sont ceux qui s’en sortent le mieux dans les ruines de la défunte gauche plurielle. Sans doute les socialistes, dans leur grande mansuétude, accorderont-ils aux écologistes deux ou trois de leurs députés pour faire groupe, si jamais ils en avaient besoin. Un bon moyen d’obtenir un ministère de la parole, à défaut de pouvoir exister réellement.

Avec le Front de gauche, la situation n’est pas plus enviable, puisque les figures communistes, Roland Muzeau, Jean-Pierre Brard ou Patrick Braouezec, sont battues par des candidats PS, et que l’existence même d’un groupe Front de gauche est en danger. Et tant pis si leur score est multiplié par trois par rapport aux dernières législatives, la reconnaissance de la proportionnelle sera pour plus tard. Symbole de l’hégémonie triomphante des socialistes: les vivats, certes contenus, qui ont accueilli à Solférino la défaite de Jean-Luc Mélenchon à Hénin-Beaumont.

« A cause de ses conneries, la circonscription est abîmée à gauche !», nous a même dit un hiérarque socialiste, très proche de Dominique Strauss-Kahn, oubliant sans vergogne les errances du PS en matière de corruption, de clientélisme et d’impunités locales. Enfin débarrassés des chars moscovites comme des « khmers verts », la social-démocratie triomphante va pouvoir imposer sa marche sans obstacle. Rendez-vous lors de la prochaine crise européenne, quand se reposera la question de l’austérité.

A ce propos, la bonne nouvelle de la soirée restera l’élimination du baron Jean-Pierre Kucheida, dans le Pas-de-Calais. Le PS aurait tort de s’en glorifier, tant l’investiture accordée à son tombeur est survenue in extremis, à la veille du dépôt des candidatures, face à l’indécence croissante de son inaction. Amusant d’ailleurs de noter que l’analyse de ce score à Solférino, par un pourtant jeune espoir du parti, fut la suivante : « Ça montre que le logo du poing et la rose, ça compte !» En revanche, Sylvie Andrieux, candidate socialiste à Marseille, désinvestie à quelques jours du scrutin par le PS, renvoyée en correctionnelle pour un clientélisme signalé depuis deux ans déjà, jouera sa place face au Front national. Pourtant, paraît-il, Mélenchon a tort d’affronter le FN « front contre front ». Mieux vaut faire confiance aux socialistes…

Tout compte fait, le seul espoir pour ceux qui rêvent de majorité diverse et contradictoire à gauche demeurera le Sénat, où écologistes et Front de gauche ont encore la mince opportunité de pouvoir contraindre la force « rose horizon », qui s’apprête à gouverner cinq ans durant l’ensemble des institutions républicaines françaises: le PS ne dispose au Palais du Luxembourg que d'une majorité relative. Le changement, en matière de rénovation politique et dynamique à gauche, n’est assurément pas pour maintenant.