| Par Rachida El Azzouzi et Ellen Salvi sur Médiapart

Chez PSA-Citroën, il y a des mots tabous. La direction ne dit jamais « licenciements » ou « fermetures », mais « mobilité externe » et « décroissance progressive des activités ». Les 3 000 salariés et les 300 intérimaires de l'usine d'Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) maîtrisent ce jargon. Et ils ont donc parfaitement compris ce qui a été annoncé jeudi matin lors d'un comité d'entreprise extraordinaire. Le site d'Aulnay sera fermé en 2014. La direction de Peugeot Citroën a annoncé un plan de suppression de 8 000 emplois en France. En plus de la fermeture d'Aulnay, PSA veut supprimer 3 600 emplois de structure – administration, recherche et développement et commerce – par départs volontaires, et 1 400 emplois dans son usine de Rennes (Ille-et-Vilaine) (lire le détail du plan ici).

Voilà un an que les ouvriers d'Aulnay se préparaient à perdre leur emploi. Depuis la révélation d'une note interne par la CGT dessinant le scénario d'une fermeture du site en 2014, confirmé par d'autres documents révélés par Mediapart, ils attendent que la bombe sociale explose. Car si leur usine ferme, c'est l'ensemble du « 9-3 », département parmi les plus pauvres et les plus jeunes de France, qui en souffrira. Des centaines d'entre eux vivent encore dans les immeubles de la cité des 3000, à seulement quelques kilomètres de là.

L'entrée du site de PSA à Aulnay © Ellen SalviL'entrée du site de PSA à Aulnay © Ellen Salvi

Les syndicats, qui n'étaient pas apparus aussi unis depuis des mois, sont « prêts à la bagarre ». Ils appellent à la grève générale ce jeudi et à un rassemblement des salariés, ouvriers, techniciens, cadres, en début d'après-midi, sur l'immense parking devant la porte 3, où se trouve l'entrée du personnel. « On va être le cauchemar de PSA et du gouvernement. Les Continental à côté, c'est rien », prévient Ahmed Berrazzel, gosse des cités devenu l'une des figures de la CGT, syndicat majoritaire chez les ouvriers.

« Cette fois-ci, on y est. Le jour J est arrivé », surenchérit Jean-Pierre Mercier, quinze ans de maison. Le leader des « rouges », délégué central CGT au comité de groupe et ex-porte-parole de Nathalie Arthaud durant la campagne présidentielle, se réjouit de faire front commun avec les autres syndicats dont le très droitier SIA, le syndicat maison proche de la direction, dirigé par une femme, Tanja Sussest.

Nordine et Abdel de la CGT © Ellen SalviNordine et Abdel de la CGT © Ellen Salvi

Principal employeur des environs, l'usine PSA-Aulnay qui a ouvert en 1973 raconte les lendemains qui chantent et déchantent de la France : l'euphorie économique des Trente Glorieuses, l'embauche massive des premières générations d'immigrés d'Afrique du Nord pour produire à la chaîne des millions de véhicules, puis de leurs enfants nés en France, et aujourd'hui, le déclin de l'automobile française, la crise sans fin. Sa sociologie beur-black-blanc-asiatique, qui saute aux yeux à la sortie de l'usine, dit aussi l'histoire de ces villes de banlieue.

Sortie d'usine mardi 10 juillet 2012Sortie d'usine mardi 10 juillet 2012© Rachida El Azzouzi

Mediapart est allé à la rencontre des salariés de cette usine qui fabrique des voitures « mais aussi des handicapés », rappellent les syndicalistes. Ceux qui acceptent de témoigner à visage découvert sont souvent syndiqués CGT ou SUD, originaires du Maghreb, le plus gros des troupes. Ceux qui ne sont pas encartés ou qui sont SIA, les « blancs » qui viennent parfois de très loin, de Picardie, mais aussi les derniers immigrés embauchés, les Africains, les Indiens, les Pakistanais, les Chinois, fuient les interviews, passent le plus souvent leur chemin en baissant la tête.

Tous broient du noir, oscillant entre fatalisme et combativité, fatigués par des mois de tension en interne, d’incertitude quant à leur avenir professionnel. « On ne pense qu'à ça tous les jours, toutes les nuits. Il y a beaucoup de cas de dépressions », confie Najim, 32 ans, deux enfants, des crédits sur le dos et « la trouille du chômage ». Il vient de l'un des plus gros quartiers de l'Oise « où il n'y a pas de boulot ». « Cette usine, c'est notre vie. On l'aime », réplique M'Barek Harfaoui, un vieil immigré marocain, embauché en 1975, l'une des dernières mémoires ouvrières de l'usine où la moyenne d'âge tourne aujourd'hui autour de 30-35 ans.

Rencontres devant les tourniquets métalliques de la porte 3 quand les équipes du soir « embauchent » à 14h37 et que le ballet des bus bat son plein pour ramener les équipes du matin.

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