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Il fallait une expression imagée, ce fut la « nouvelle page ». C’est ainsi que dans les couloirs de l’Élysée, sous Nicolas Sarkozy, avait été qualifiée à l’initiative de Ziad Takieddine la lune de miel entre la France et la Syrie, plus particulièrement entre l’ancien président français et le dictateur Bachar al-Assad, dont le régime continue de réprimer dans le sang la révolution, à Alep ou à Damas.

Le ton a désormais changé, mais le passé ne s’efface pas facilement. Alors que Nicolas Sarkozy est sorti de son silence, mercredi 8 août, pour réclamer « une action rapide de la communauté internationale » contre le régime Assad, Mediapart publie plusieurs notes confidentielles –dont certaines inédites–, rédigées entre mai et septembre 2008 par le marchand d’armes Ziad Takieddine (voir l'intégralité  sous l'onglet “Prolonger”).

Takieddine a été, durant toute l'année 2008, le chef d'orchestre d'une inavouable diplomatie parallèle avec la Syrie et l'introducteur de l’ex-chef de l’État auprès du despote, comme nous l'avons déjà raconté.

Bachar el-Assad et sa femme, avec le couple Sarkozy et Claude Guéant, à l'Elysée, en juillet 2008.Bachar el-Assad et sa femme, avec le couple Sarkozy et Claude Guéant, à l'Elysée, en juillet 2008.© Reuters

Tous ces documents, alors adressés au secrétaire général de l’Élysée Claude Guéant, ont été découverts dans l’ordinateur de Ziad Takieddine par les policiers qui enquêtent sur l’affaire des ventes d’armes du gouvernement Balladur et les diverses compromissions du clan Sarkozy avec l’intermédiaire.

« Les notes que j’ai établies sur mon ordinateur sur les différents pays, la Syrie, l’Arabie saoudite, la Libye et le Liban, sont réelles et ont été remises par moi-même à M. Guéant, qui en avait besoin pour les remettre au ministre, qu’il appelait le patron », a reconnu, sur procès-verbal, Ziad Takieddine lors d’une audition par le juge Renaud Van Ruymbeke, en charge des investigations.

Comme il l'avait fait avec la Libye de Kadhafi, Ziad Takieddine s’est imposé dès les premières années de la présidence Sarkozy comme le missi dominici d’une diplomatie occulte avec la Syrie. Le marchand d’armes, aujourd’hui mis en examen pour « complicité et recel d’abus de biens sociaux » et « blanchiment aggravé », fait montre d’une polyvalence qui plaît à l’Élysée. Il organise les déplacements, rédige des notes de situation géopolitiques (sur le Liban, Israël, le Darfour…), fait remonter les informations des chancelleries. Il est, à plusieurs reprises, l’envoyé spécial secret de la France à Damas.

Pour Nicolas Sarkozy, il va même jusqu’à rédiger les éléments de langage présidentiels pour une conversation téléphonique du 30 mai 2008 entre l’ex-chef de l’Etat français et Bachar el-Assad. C’est ce qui ressort d’une longue note manuscrite (inédite à ce jour), rédigée en arabe par Ziad Takieddine et retrouvée par les enquêteurs dans son ordinateur. Elle est titrée « L’appel téléphonique Bachar-Sarkozy ».

Takieddine à Guéant : « Un immense merci »

M. Sarkozy et AssadM. Sarkozy et Assad© Reuters

Voici les mots que Ziad Takieddine met dans la bouche du président français :

     • « J’ai choisi Claude Guéant assisté de Ziad Takieddine, qui ont fait un remarquable travail pour construire le partenariat stratégique entre nous et seront dans le futur les parrains de cette relation. »

     • « J’espère que vous désignerez de votre côté ceux que vous considérez adéquats pour poursuivre les contacts et présenter des propositions concrètes. J’espère que vous considérez cette communication téléphonique comme une “nouvelle page” dans nos relations bilatérales et les relations stratégiques qui seront davantage développées par l’échange de visites ».

     • « J’ai signé il y a quelques jours une lettre comprenant une invitation qui vous est adressée pour participer au sommet de l’Union pour la Méditerranée, le 13 juillet à Paris. Je vous promets de prendre soin de votre visite et vous inviter en tant qu’invité d’honneur de la France aux célébrations du 14-Juillet. »

     • « Je suis prêt à vous expliquer mes idées concernant l’union méditerranéenne lors de ma visite à Damas, qui suivra ma visite à Beyrouth. »

Le document fait aussi état de désirs commerciaux français en Syrie, dans les domaines pétroliers ou de l’armement. Ziad Takieddine rédigera après l’entretien téléphonique une note de synthèse, qui reprendra les mêmes éléments de sa note manuscrite, montrant qu'il est écouté au plus haut niveau.

Ziad Takieddine pend soin de court-circuiter dès qu’il le peut, avec l’aval de l’Élysée, la diplomatie officielle du ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner. Les voyages préparatoires reviennent à Claude Guéant. L’homme d’affaires, soupçonné d’être au cœur de plusieurs scandales de financements politiques occultes de la droite française, multiplie les égards en direction du n°2 de la présidence.

MM. Assad et GuéantMM. Assad et Guéant© Reuters

Quelques jours avant un déplacement de Claude Guéant à Damas, il lui écrit : « Je vous souhaite un très bon voyage et un grand succès mérité ». Il ajoute : « Pour tout ce que vous faites, pour tout ce que vous avez fait, pour tout cela, un immense merci ». Le mot se termine par « amitiés ».

Côté syrien, le principal interlocuteur de Takieddine est le ministre des affaires étrangères, Walid al-Mouallem, toujours en poste, toujours loyal à la dictature (sa notice Wikipédia ici).

Dans une note du 16 juin 2008, intitulée « compte-rendu de ma conversation avec Walid Al Moallem ce matin », Ziad Takieddine transmet des louanges bien encombrantes : « Mon interlocuteur a tenu à confirmer l’excellente impression que M. Claude Guéant continue à faire au Président Assad, ainsi qu’à lui-même. Ils le considèrent comme un homme exceptionnel et c’est lui qui assurera les relations à un très haut niveau. »

Le travail du marchand d’armes au profit du rapprochement franco-syrien s’intensifie avec l’été. L’objectif est annoncé : organiser la venue officielle en France de Bachar el-Assad, pour plusieurs jours.

Dans une note du 8 juillet 2008, présentée comme le compte-rendu d’une rencontre (la veille) entre Takieddine et le dictateur syrien à Damas, on peut lire : « L’élément nouveau et essentiel au Moyen-Orient dans la dernière période est le rapprochement franco-syrien. »

Takieddine transmet à Claude Guéant les attentes d’Assad : « De même que le Président Sarkozy est soucieux de la perception que l’opinion français aura de la visite du Président syrien en France, de même l’opinion arabe regarde avec beaucoup d’attention ce qui résultera de la visite du Président syrien en France. »

Assad « patriculièrement touché » par Sarkozy

La note Takieddine évoque alors une interview que le dictateur vient de donner au Figaro. Les questions – très courtoises – ont été posées par une bonne connaissance de Takieddine, Étienne Mougeotte, le directeur du journal. Le marchand d’armes parle dans sa note d’une interview « remarquablement menée par M. Mougeotte ». Il rappelle que « M. Assad a rappelé son engagement pour le développement des libertés publiques en Syrie ».

La remarque a de quoi faire sursauter. Au moment où Takieddine écrit ces lignes, le régime syrien massacre plusieurs prisonniers politiques dans la prison de Sednaya, à trente kilomètres de Damas. Le bain de sang est dénoncé dès le 5 juillet 2008 par le Syrian Human Rights Committee (SHRC).

Voici ce qu’écrit l’ONG Human Rights Watch au sujet de cette répression sanglante dont certaines vidéos circulent sur internet :

La tragédie de Sednaya est passée sous silence en France. Bachar al-Assad est reçu en grandes pompes à Paris, invité d’honneur de Nicolas Sarkozy au défilé du 14 Juillet, jour de la célébration de la prise de la Bastille, de la Révolution, de la liberté. La visite provoquera un début de polémique, qui s’éteindra.

Pour la Syrie, l’opération française est un succès total. Elle revient dans “le concert des Nations” et se refait une virginité internationale, trois ans après l’assassinat du président libanais Rafic Hariri, pour lequel Damas avait été pointé du doigt.

MM. Assad et Sarkozy en septembre 2008, à Damas. MM. Assad et Sarkozy en septembre 2008, à Damas. © Reuters

Takieddine se rend en Syrie pour recueillir en personne les sentiments du dictateur. Celui-ci dit se réjouir de « l’éclat » de la visite. Le « Président Assad » a été « particulièrement touché », écrit le marchand d’armes dans une nouvelle note à Guéant.

Damas renvoie la pareille à Paris. Cette fois, le président Assad reçoit son homologue français, le 4 septembre 2008. Deux jours plus tard, nouvelle note « confidentielle » de Takieddine. Le dictateur envoie un « message de remerciement et d’amitié » à l’Élysée, écrit l’intermédiaire, insistant sur « l’atmosphère de confiance qui a régné tout au long de la visite ». « Le Président Assad est très satisfait d’avoir établi une relation personnelle avec le Président Sarkozy », poursuit-il.

La Syrie a gagné son pari : « Le Président Assad remercie la France pour son rôle déterminant quant à la position de la Syrie dans le “concert” international », écrit Ziad Takieddine. Il poursuit : « Le Président Assad a bien noté que, d’une manière générale, la presse française, pour la première fois, a adopté un ton globalement très positif à l’égard de la Syrie, de son Président et de la visite du Président Sarkozy à Damas ».

« Ceci est totalement nouveau », se félicite Takieddine. Une « nouvelle page » est bien ouverte. Nicolas Sarkozy veut, aujourd’hui, à tout prix la refermer.