Thierry Pech
Alternatives Economiques n° 316 - septembre 2012

Souvenez-vous : "Si la gauche est élue, les marchés financiers feront exploser les taux d'intérêt sur la dette française." C'était il y a un peu plus de cent jours. Depuis, la gauche a été élue, mais la main vengeresse des marchés ne s'est pas abattue sur l'Hexagone. Mieux : à la surprise générale, la France a emprunté à court terme à taux négatifs ! Dit autrement, des investisseurs ont payé l'Etat français pour qu'il garde leur argent. Sont-ils fous ? Ni plus ni moins qu'hier. Ils jugent simplement, à tort ou à raison, que, dans une zone euro profondément déprimée, le pays s'en sort plutôt moins mal que la moyenne et qu'il lève suffisamment d'impôts pour ne pas manquer de revenus à court terme.

Mais ne nous réjouissons pas trop vite. Certes, ces taux négatifs allègent, au moins temporairement, la charge de la dette, comme c'est aussi le cas pour l'Allemagne depuis plus longtemps encore. Mais si les investisseurs viennent chercher refuge dans l'Hexagone, c'est d'abord parce que ça va très mal ailleurs. Et le fait que la France et l'Allemagne soient si bien traitées n'est pas une incitation pour elles à accélérer la marche, pourtant nécessaire, vers plus de solidarité au sein de la zone euro.

Ces mêmes investisseurs pourraient en outre réviser leur jugement si on continue sur la pente actuelle : stagnation de l'activité, chômage en hausse, consommation des ménages en baisse, solde commercial toujours dans le rouge… Les prévisions de croissance pour 2012 et 2013 ont d'ailleurs été sérieusement revues à la baisse par la plupart des économistes.

Résultat : les nouvelles recettes liées aux réformes fiscales du gouvernement et son plan de maîtrise des dépenses publiques risquent fort de ne pas suffire à tenir la trajectoire prévue de réduction des déficits. Or, celle-ci a été gravée dans le marbre des engagements européens et repassée à l'or fin des promesses électorales. Dans ces conditions, le risque de voir la France s'imposer un tour de vis budgétaire supplémentaire n'est pas négligeable, avec les conséquences délétères que l'on observe ailleurs en Europe : contraction encore plus rapide de l'activité, hausse encore plus forte du chômage, rentrées fiscales inférieures aux attentes. Et à la clé, difficultés budgétaires accrues et défiance assurée des investisseurs.

Pour échapper à cet enchaînement infernal, il est urgent de se donner, au minimum, plus de temps. S'obstiner à passer sous la barre des 3 % de déficit dès 2013, c'est, dans la conjoncture actuelle, nouer la corde pour se pendre. L'Espagne est déjà sortie de ces mauvais clous. D'autres suivront, et pas seulement au Sud. Avant de boucler le projet de loi de finances et de demander des efforts supplémentaires aux Français, François Hollande serait bien inspiré de rouvrir la discussion sur ce point avec nos partenaires européens. Il est même possible qu'investisseurs et agences de notation, inquiets de la déprime de l'activité économique en Europe, saluent l'initiative…